[Mali] Vieux lézard – Ousmane Diarra


« Croyez-moi donc, ne me croyez-pas. En tout cas, cette histoire, ce n’est pas celle de ma vie. Ma vie à moi n’a pas d’histoire. Vous n’en auriez que faire d’ailleurs. Puisqu’elle n’a rien d’originale, ma vie. »Rarement un préambule a aussi bien annoncé le ton d’un roman, à mon avis. L’histoire racontée par l’écrivain malien Ousmane Diarra est tout ce qu’il y a de plus ordinaire. C’est celle d’un bibliothécaire bamakois d’une quarantaine d’années, père et mari fidèle. Sa passivité, son indolence, sa façon d’acquiescer à tout et de ne s’engager dans rien lui ont valu le surnom de « Vieux lézard ». Au début de ce roman, j’ai d’ailleurs hâte qu’il se passe quelque chose, peu importe quoi, pourvu qu’il se bouge! Fort heureusement, la monotonie de son quotidien est enfin finalement rompue par l’intrusion de Sakira dans son antre de vieil ermite nonchalant. Sakira est une jeune étudiante, « qui n’était qu’une gamine  qu’il aurait pu avoir comme fille  s’il s’était marié à l’âge où l’on se marie au village ». Il aime se rappeler cette litanie, comme pour échapper à la fatalité de son attirance naissante pour cette jeune nymphe. A la candeur de ses traits, à la perfection de son galbe, et au mystère de son passé, s’ajoute un intérêt prononcé pour les livres, trait qui finira d’abattre les ultimes défenses du Vieux Lézard.  Il se laissera alors aller à une aventure extra-conjugale des plus curieuses, où l’âge ne compte pas et où le spiritisme est omniprésent.

Le personnage principal, Vieux Lézard, bien qu’assez ennuyeux, peu entreprenant, voire « mollasson », est un malien d’âge mûr qui fait fi des messes basses des voisins, de la pression familiale, et des sermons des Imams. Avec des étagères interminables de livres pour seule compagnie, il mène une résistance muette et solitaire face à sa femme, adepte de marabouts et djinneries*. Il mène aussi cette résistance personnelle contre le conservatisme religieux et la société qui lui reprochent d’être sans poigne, et sans autre « vrai travail » que celui de classer des livres à longueur de journées.

La masculinité du Vieux Lézard est sans cesse questionnée, pour une génuflexion manquée, une grossesse tardive de son épouse ou son travail de bibliothécaire jugé « inutile », dans une ville où seuls les fonctionnaires, ingénieurs, médecins  sont respectés. Sa condition d’homme dans son couple et en dehors est remise en question parce qu’il défie tous les a-priori, sans jamais se faire le porte-drapeau de quoi que ce soit. Bien au contraire. Il est parfois souvent d’un ennui mortel. Alors je remercie Sakira, cette intrigante hirondelle, d’être venue donner un grand coup de pied dans la morne existence du personnage principal. Enfin un peu d’action, me suis-je dit.

Mais cette relation bien qu’ayant apportée un coup de punch (ô combien nécessaire) au Vieux Lézard, reste toutefois assez gênante. J’en suis arrivée à culpabiliser d’avoir intérieurement encouragé cet « amour ». Sakira et lui ont un peu plus de 20 ans d’écart. Quel seuil de tolérance avons nous donc en matière de pédophilie et de détournement de mineur, en réalité? Suffit-il que l’histoire ait juste ce qu’il faut de sirupeux pour que l’on ferme les yeux sur la jeunesse de Sakira? Ou est ce que le consentement plus qu’apparent de Sakira nous fait oublier toutes nos réticences? Ce sont là des interrogations que je n’ai pu m’empêcher de me poser après avoir refermé ce livre. La romance nous fait-elle vraiment renoncer à tout principe? Il semblerait que oui. A mon grand dam, la réponse est oui. :/ 

Ce roman, aux fortes influences griotiques**,  se rapproche davantage du conte que du roman « classique ». Ce qui rend le voyage en pays Bambara*** bien plus plaisant, rythmé par des expressions telles que Pati Sankana ou Kelen Kelen. Il m’a fallu m’accrocher pour apprécier (tardivement) cette lecture et le Vieux lézard qui, au final, ne sont pas désagréables. Mais certainement pas mémorables.

 

*Djinneries: Néologisme – Du mot Djinn, employé en Afrique de l’Ouest pour parler d’esprits – spiritisme

**Griotiques: Néologisme – Du terme griot, qui est un conteur, un communicateur traditionnel, qui intervient surtout lors de cérémonies

***Bambara: peuple et langue d’Afrique Sahélienne, que l’on retrouve notamment dans l’actuel Mali

Vieux Lézard

Ousmane DIARRA

Gallimard – Continents Noirs

2016

16,25 €