[Antigua] Mon Frère – Jamaïca Kincaid


Mon frère - Jamaïca

« Je suis devenue écrivain par désespoir, de sorte que quand j’appris que mon frère était mourant, j’étais familiarisée avec l’acte qui me sauverait : j’écrirais à son sujet. […] Quand j’ai appris que mon frère était malade et qu’il allait mourir, j’ai su, instinctivement, que pour le comprendre, ou pour tenter de comprendre sa mort, et pour ne pas mourir avec lui, j’écrirais à ce sujet. »

Cette autobiographie, écrite avec la délicatesse d’un poème, et le rythme d’un roman d’Artwood, est l’histoire d’un frère, mais surtout l’histoire d’une sœur. Jamaïca Kincaid, autrice caribéenne née à Antigua, puis immigrée à 16 ans aux Etat-Unis nous livre avec ce livre un bout de sa vie. Sa vie qui pris un détour nouveau à la fin des années 90 avec l’annonce de la maladie de son frère cadet . Il est des maladies fugaces, des maladies coriaces, des maladies bénignes… Et puis il y’a des maladies indignes.

Jamaïca Kincaid

Son frère

Dans les années 90, le SIDA est une maladie indigne à Antigua comme ailleurs où il fait rage, mais où personne n’ose en parler publiquement. Les traitements étaient coûteux, peu répandus, la prévention en était à ses débuts, et certains conspirationnistes n’y croyaient même pas… Au point de contracter cette maladie. Au point d’en mourir. Tel a été l’inéluctable destin du frère de Jamaïca. Un frère qu’elle cite peu. Un frère qu’elle ne nomme quasiment pas. Pourtant il s’appelle Devon. Mais nous l’appellerons SON FRERE car elle aime l’appeler et l’écrire ainsi. Comme pour se rappeler son devoir de l’aider. Son devoir de l’aimer.

« Lors du dernier séjour que j’ai fait pour voir mon frère, le séjour où je me suis querellée avec lui (pas lui avec moi) et ne l’ai pas embrassé ou serré dans mes bras pour lui dire au revoir et lui ai même dit que je ne voulais pas l’embrasser ou le serrer dans mes bras, et ne lui ai pas dit que je l’aimais, j’ai passé une journée à la recherche du Dr Ramsey. Mon frère souffrait beaucoup. »

Alors elle l’appelle tout le long de ce livre « son frère » afin de ne pas oublier de l’aimer. L’aimer à en mettre sa vie entre parenthèses, à s’endetter pour payer ses soins, à s’inquiéter, à revenir à Antigua plus de fois en 3 ans que durant les 20 dernières années. L’aimer à en revenir dans cette maison familiale, aussi en ruines que les liens de ceux qu’elle abrite. Sa relation avec sa mère n’est pas simple non plus. La mère de Jamaïca est décrite comme une femme qui n’aime ses enfants que lorsqu’ils sont en souffrance et qu’ils ont besoin d’elle. C’est une mère dure, presque abusive, qui n’a pas hésité à envoyer sa fille de 16 ans seule et sans le sou à New-York, après l’avoir déscolarisée à 14 ans afin qu’elle l’aide à la maison. Cette maman n’a pas seulement brûlé les livres de Jamaïca quand elle était jeune. Elle a réduit en cendres ses rêves et son innocence. Elle a enseveli son enfance, ainsi que celle de ses trois petits-frères. Elle a enseveli ses quatre enfants sous le poids de ses erreurs de femme, d’épouse et de mère. Ce qui est triste, c’est que personne ne devrait payer pour les choix de ses parents. Personne.

 

Maladie coriace, maladie indigne

La maladie de son frère ramena Jamaïca à des souvenirs oubliés, des destins gâchés, par pauvreté et manque d’opportunités. La maladie de son frère ramena Jamaïca a une bien laide réalité : sur son île natale, la jeunesse se meurt autant que les plantes du parc de Saint-John’s. Elle meurt d’overdose. Overdose d’ennui, de weed, de pauvreté, de sexe. De sexe non-protégé surtout. Ça couche à gauche, à droite. Très souvent à gauche… même si ça ne l’assume pas. Le frère de Jamaïca était un bon-vivant, même quasi-mort. Même se sachant malade, il continua d’enchaîner les relations sans lendemain, les soirées arrosées et les sorties à la plage. Insouciant de se protéger, insouciant de protéger les autres, mourant comme il vécut.

J’ai apprécié ce livre, bien plus que je ne le pensais. Cette jolie trouvaille, achetée il y a trois ans à la librairie de livres d’occasion de Châtelet s’est révélée être un achat instinctif réussi. Sans être spécialement un gros coup de cœur, cette autobiographie reste une belle lecture, une belle rencontre avec l’autrice, sa famille, et des réalités caribéennes qui font échos à bien des maux.

A l’époque où est écrit ce livre, l’expansion du SIDA était déjà alarmante. Le SIDA touche en Afrique 25,3 millions de personnes. Dans 15 pays africains, 15% des adultes sont infectés. Les Caraïbes quant à elles, ont des chiffres plus disparates bien que tout autant inquiétants. 7% des femmes enceintes en Guyana sont séropositives au VIH, quand en République Dominicaine 1 adulte sur 40 est infecté à la fin des années 90 et aux Bahamas, le taux d’infection de la population est de 4%. Avec de tels rapports, je me demande encore comment cette maladie a pu être autant méconnue et diabolisée.

Au cours de ma lecture, j’ai été consternée de voir la résignation face à cette maladie et l’impression de « fin de vie » de certains personnages. Pourtant, c’est POSSIBLE de vivre avec le VIH/SIDA. C’est possible d’être en pleine forme la plupart du temps, d’avoir des relations sexuelles saines avec un non-malade, et même d’avoir un enfant non-contaminé selon la charge virale du malade.

Cette atmosphère de fin de vie et le champ lexical de la mort à chaque page en fait un livre très sombre qui vaut malgré tout le détour tant il est bien écrit. Si vous vous le procurez, j’espère que vous apprécierez !

Merci de m’avoir lue.

Izuwa <3

Où se le procurer : Fnac et Amazon
Prix : 2,24 € (occasion) et 15,50 € (neuf)
Nombre de pages : 189
Editions de l’Olivier / Seuil

1 Commentaire

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  1. 1
    Franky Pascal

    Salut Izuwa !

    Merci pour cet article. Je crois que l’impression de “fin de vie” peut être soutenu (bien que ce soit par des personnages) par le fait que la sensibilisation sur certaines maladies reste focus sur les méthodes de préventions mais rarement sur le soutien moral et le savoir-vivre.
    Le côté insouciant du frère de Jamaïca peut être considéré comme cette attitude qui va à l’encontre des stéréotypes et surtout de ces impressions de “fin de vie”.

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