Au programme du club de lecture Lettres et Compagnie il y avait deux romans historiques: Une si longue histoire d’Andréa Lévy et No home de Yaa Gyasi. Au fil de ma lecture, je me suis rendue compte qu’ils avaient bien plus en commun que leur genre. Ils abordent tous deux des sujets durs autour de la mémoire d’un peuple, d’une communauté, d’une famille, qui a survécu tant bien que mal au pire.
Mille maux
Le « pire » dans ces deux romans dépasse l’entendement. La traite négrière, le commerce triangulaire, l’esclavage, les razzias inter-ethniques, le travail forcé, l’exil, le viol, la perte sous toutes ses formes possibles et imaginables, la ségrégation, Jim Crow, la guerre des baptistes… La liste est longue et ce qui est déprimant ici est qu’elle est loin d’être finie. La souffrance, celle des corps noirs, a été infinie, difficilement descriptible, douloureusement imaginable. Il y a peu d’œuvres mémorielles, et aucun projet de réparation. D’ailleurs, quel montant, quelle statue, quel hommage pourraient réparer un traumatisme causé sur tant de siècles, à tant de personnes, et dont les répercussions sont, quatre cents ans plus tard, inaltérables?
« Avant qu’Esi ne parte, l’homme qui s’appelait « Gouverneur » lui sourit. C’était un sourire bon, plein de compassion, sincère. Mais pendant le reste de sa vie, dès qu’elle verrait un sourire sur un visage blanc, Esi se rappellerait celui du soldat avant qu’il ne l’emmène dans ses quartiers, et elle se souviendrait que lorsque les hommes blancs souriaient, cela signifiait seulement que d’autres malheurs étaient à venir. »
Extrait de No Home
Les afro descendants ne connaîtront pour beaucoup jamais leurs racines, et ne reverront jamais la Terre de laquelle leurs ancêtres ont été arrachés. Ils ne sauront jamais ce qu’ils auraient été sans les navires marchands, ni de quelle part de l’Equateur leur mélanine a été héritée. Ils ne sauront jamais rien. Ils verront juste des ressemblances physiques, des accointances gustatives, une culture, des habitudes proches, liées, mais jamais communes. Alors ils sont ainsi condamnés à errer. À jamais descendants d’un crime contre l’Humanité, à jamais descendants de mille lieux, sans exactitude généalogique. Une identité sans retour, construite par petits bouts entre Occident, Homme blanc, héritage culturel séculaire, lointain, très lointain, venu de Ouidah, Gorée ou Cape Coast.

Une si longue histoire – Andréa Lévy
Le roman s’ouvre sur le récit de July Miller, née esclave à la plantation Amity en Jamaïque au début du XIXème siècle. Sa mère est une esclave des champs, courbant l’échine sous les tâches et la menace du fouet. Son père est le contremaître, blanc, impitoyable et infatigable de la plantation. Dès l’enfance, en raison de son teint cuivré et du « beauty privilege », July est arrachée à sa mère. Elle est élevée dans la maison des propriétaires de la plantation dans le seul but de devenir la domestique attitrée de la maîtresse des lieux, Caroline Mortimer.
Dans cette maison, July apprendra les manières, la servitude, et les codes propres aux « house niggas »*: petits privilèges, maltraitance, colorisme, isolation des autres esclaves et donc de sa mère.
Courant 1831-1832, la révolte des esclaves éclate en Jamaïque. Entre violences, morts et espoir de liberté, l’abolition de l’esclavage en colonies britanniques est déclarée. July, désormais adulte, tente de naviguer entre liberté nouvelle et héritage d’oppression. Elle affrontera avec résilience la domination blanche, sauvage et sans partage, les illusions de liberté perdues, l’abandon d’un enfant, et la perte de sa mère qu’elle a si peu connue.
« Cependant, lecteur, peut-être serez-vous tenté de juger durement July. Mais si votre conteuse vous racontait la vie avec elle à cette époque, vous n’entendriez pas de douce mélodie, mais des sons discordants. Vous détourneriez la tête. Vous vous écrieriez : mensonges ! Vous sauteriez ces pages en me suppliant de vous conduire à des temps meilleurs. Dois-je vous obliger à lire combien de fois, après les émeutes, Caroline Mortimer ordonna que July soit clouée au pilori pour la punir de sa conduite? Dois-je écrire une scène pour dénombrer toutes les fois où la chaleur grésillante du soleil brûla la peau de July jusqu’à lui donner des cloques, et lui dessécha la bouche au point qu’elle n’avait plus de salive ou de souffle pour chasser tout être ou créature qui venait la tourmenter pendant ces longues nuits ? »
Extrait d’Une si longue histoire
Une si longue histoire a été difficile à lire pour moi. D’abord mal à l’aise à la lecture du patois de la conteuse, j’ai été par la suite totalement bousculée par la dureté de ce récit d’ancienne esclave. De façon générale je fuis les ouvrages du genre, ceux-là qui me ramènent aux souffrances noires les plus profondes que sont l’esclavage et la traite négrière. Rien ne me brise davantage le cœur que ces récits de personnes du passé, pourtant si proches de moi par le noir de leur peau, qui ont enduré dans leur chair tout le mal qu’a pu minutieusement orchestrer la férocité blanche** et le capitalisme sous sa forme la plus hideuse.
No Home – Yaa Gyasi
No home est une fresque historique sur plus de trois siècles. Elle retrace la destinée de deux lignées, issues de deux sœurs ghanéennes séparées au XVIIIème siècle. L’une, Effia, est l’épouse d’un colon, gouverneur du fort de Cape Coast, agissant en sa qualité de représentant sur la Gold Coast* de la Couronne Britannique, et grand pourvoyeur d’esclaves dans le commerce transatlantique. Esi, la seconde sœur, est quant à elle capturée et déportée comme esclave vers l’Amérique.
S’en suit alors le récit de leurs descendants, génération après génération, tribulation après tribulation, entre le Ghana et les Etats-Unis . Ceux restés sur la côte ghanéenne seront confrontés au colonialisme, aux guerres claniques de pouvoir, aux indépendances, et aux désillusions d’un rapport nouveau entre Africains et Occidentaux. Ceux qui auront entrepris bien malgré eux le voyage sans retour, les descendants d’Esi, ne connaîtront point de paix non plus. Les champs de coton, la ségrégation, la lutte pour les droits civiques et la quête d’identité seront tant de réalités qui feront de leur parcours un chemin de croix.
« Le soir, le dos percé par les ressorts pointus comme des couteaux, Sonny racontait à Marcus comment les États-Unis emprisonnaient des Noirs pris sur le trottoir pour en faire de la main-d’œuvre bon marché ou comment la discrimination financière interdisait aux banques d’investir dans les quartiers noirs, refusant les emprunts immobiliers ou les prêts aux entreprises. Comment s’étonner que les prisons soient encore remplies d’hommes noirs ? Comment s’étonner que le ghetto soit le ghetto ? Sonny parlait de choses que Marcus n’avait jamais lues dans ses livres d’histoire, mais dont plus tard, à l’université, il avait appris la vérité. Il avait appris que son père était un esprit brillant, mais qu’un poids obscur l’étouffait. »
Extrait de No home
La grande question qui m’a hantée tout le long de ma lecture est évidente: quand les enfants d’Effia et d’Esi se réuniront-ils enfin? Effia et Esi, le drame de deux sœurs séparées. L’une en cage, l’autre en liberté. L’Afrique et l’Amérique. La difficulté de rester. La souffrance d’avoir été arrachée. Le mal-être générationnel transmis par des goûts, un dégoût surtout. Une phobie de la mer, un instinct qui survit au temps. Un rappel d’un voyage enchaîné, menant à une vie enchaînée, duquel beaucoup périrent, duquel peu retournèrent. La porte du voyage sans retour qui amena des milliers, des centaines de milliers, vers un Nouveau Monde. Les enfants d’Effia et Esi ne seront jamais à leur place, peu importe le continent, peu importe la terre. Une terre qu’ils ont labourée, entretenue, appris à aimer, mais de laquelle, trop souvent, on essaye de leur dire qu’elle n’est pas vraiment à eux. Ni d’ici, ni de là-bas. Portant des traumatismes qui ne leur appartiennent pas mais desquels ils ne se sépareront pas. Ils évolueront ainsi, comme marqués au fer et au fouet, porteurs de brûlures inscrites dans l’ADN.
« Quand il était jeune, son père lui avait dit que les Noirs n’aimaient pas l’eau parce qu’ils avaient été transportés dans des bateaux négriers. Comment un homme noir aurait-il eu envie de nager ? Le fond de l’océan était déjà jonché d’hommes noirs. »
Extrait de No home
Vous vous en doutez certainement, j’ai (quasiment) tout aimé de ce roman. No home a tout ce qu’il faut pour être un best seller. Peut-être un peu trop même? L’attirance entre Quey et Cudjo par exemple était-elle nécessaire? Assistons-nous à la netflixisation de la littérature avec la nécessité de cocher toutes les cases du wokisme à tout prix, même quand cela n’ajoute rien au texte et que c’est totalement superflu? Je crains que oui. Je n’ai pu m’empêcher de le relever, mais c’est un détail. Une pensée parasite.
Lisez No home: vous ne serez pas déçus.
P.S.: Comme mentionné plus haut, ces deux livres étaient au programme du club de lecture que j’ai créé et que j’anime avec beaucoup de passion: Lettres et Compagnie. Si tu es arrivé(e) jusque là et que tu ne follow toujours pas le compte Instagram du club de lecture, maybe you secretly hate me parce que pourquoiiiiii tu ne follow pas ce compte??? Allez, je te donne un coup de main, et te laisse ici le lien vers le compte Instagram. (Oui, c’est du chantage affectif et je l’assume ahah).
* House nigga: nègre de maison en français, renvoie à l’expression utilisée par Malcom X (discours de Détroit, 1963) dans lequel il distinguait le nègre de maison, docile, prêt à défendre les maîtres esclavagistes, et le nègre des champs, moins servile, plus enclin à la rébellion.
** La férocité blanche: expression empruntée à l’essai de Ta Nehisi Coates « La férocité blanche: des non-blancs aux non-aryens », qui est l’histoire documentée des génocides commis par les Hommes blancs face aux Indiens et Noirs à travers le monde, depuis la conquête de l’Amérique à l’apartheid, en passant par la traite et la Shoah.
*** Gold Coast: Ancienne appellation du Ghana
